Supermarchés vs agriculteurs : qui gagne vraiment le plus sur nos aliments ?
Tu crois que ton kilo de pommes paye bien le producteur ? Pas vraiment.
Un kilo de pommes acheté 3,50 € en supermarché.
L’agriculteur, lui, touche à peine 0,90 €.
Entre les deux, toute une chaîne qui pèse lourd : transport, stockage, transformation, marges des intermédiaires, taxes.
Mais qui empoche vraiment le plus ?
Et pourquoi les producteurs disent-ils souvent : “On bosse à perte” pendant que les enseignes annoncent des bénéfices record ?
Agri-Découverte a enquêté, chiffres à l’appui.
1. Une chaîne de valeur déséquilibrée
Selon l’Observatoire de la formation des prix et des marges agricoles (FranceAgriMer 2025) :
- Sur 1 € dépensé en supermarché, seulement 0,36 € revient à l’agriculteur.
- 0,27 € revient à l’industrie agroalimentaire (transformation, emballage, stockage).
- 0,37 € part à la distribution (grandes surfaces, logistique, TVA).
Autrement dit, le producteur gagne souvent trois fois moins que le distributeur.
Exemple concret : sur une baguette de pain vendue 1,20 €, le blé rapporte 0,07 € au céréalier.
2. Comment les marges des supermarchés fonctionnent
Les grandes enseignes n’appliquent pas une marge fixe sur tous les produits.
Elles pratiquent une marge variable selon la sensibilité du consommateur :
- Produits d’appel (pâtes, lait, œufs) → marges faibles pour attirer.
- Produits à forte valeur ajoutée (bio, saisonniers, locaux) → marges plus élevées.
Moyenne estimée par la DGCCRF : entre 25 % et 45 % sur les fruits et légumes frais.
Sur certains produits bio ou hors-saison, cela peut dépasser 60 %.
“Les enseignes équilibrent leurs pertes sur les produits d’appel en se rattrapant ailleurs”, explique un ancien acheteur d’une grande chaîne française.
3. Les agriculteurs, derniers maillons et premiers exposés
Contrairement à d’autres secteurs, les producteurs ne fixent pas leurs prix.
Ils les subissent, imposés par l’industrie ou la grande distribution.
Même avec la loi Egalim, censée protéger les revenus agricoles, la réalité reste dure :
- 40 % des exploitants français vivent avec moins de 1 200 € net par mois.
- En moyenne, les prix d’achat agricoles n’ont augmenté que de 10 % depuis 2020, alors que les coûts de production ont bondi de 30 %.
Sources : Ministère de l’Agriculture 2025, Observatoire Egalim.
4. Les produits transformés amplifient les écarts
Une tomate vendue brute et une tomate en sauce n’ont rien à voir.
Plus un produit est transformé, plus la part du producteur diminue.
Exemple :
- Tomate fraîche à 2,50 €/kg → 1,10 € revient au producteur.
- Sauce tomate vendue 3,80 € le pot → à peine 0,25 € de tomate réelle à l’intérieur.
La valeur ajoutée est captée par l’industrie, pas par le champ.
5. Les coûts cachés : transport, énergie, stockage
Un supermarché facture bien plus qu’un simple étal.
Entre la logistique, le stockage en chambre froide, les pertes, et la TVA (20 %), le prix final s’alourdit.
Mais le problème, c’est que ces coûts se répercutent uniquement vers le haut, jamais vers la base.
Quand le gasoil monte, la distribution négocie. L’agriculteur, lui, encaisse.
“On vend nos pommes 0,80 € le kilo depuis 10 ans, mais l’électricité, elle, a doublé”, témoigne un arboriculteur d’Ille-et-Vilaine.
6. Les géants de la distribution : bénéfices record
Les cinq principales enseignes françaises (E.Leclerc, Carrefour, Intermarché, Système U, Auchan) ont cumulé plus de 7 milliards d’euros de bénéfices en 2024 (source : Kantar, BFM Business).
Leclerc seul détient plus de 23 % de part de marché alimentaire.
Ces résultats contrastent avec la précarité du monde agricole, en particulier dans l’élevage et le maraîchage.
7. Le contre-exemple : les circuits courts
Vente directe, marchés, fermes, AMAP : les producteurs reprennent la main.
Un panier de 20 € acheté directement à la ferme rapporte en moyenne 17 € au producteur.
Sur les plateformes de circuit court en ligne (ex : La Ruche Qui Dit Oui), la commission tourne autour de 8 %, soit trois fois moins qu’en grande surface.
Ces modèles progressent de +18 % d’adhésions depuis deux ans (Interfel 2025).
“Les gens veulent savoir qui produit et où va leur argent. C’est une forme de reprise de pouvoir alimentaire.”
8. Pourquoi les prix ne baissent pas malgré la concurrence
Les supermarchés se livrent une guerre des prix… sur la communication.
En réalité, la structure reste la même : prix plancher pour l’agriculteur, marges sur les produits de confort.
Même quand une enseigne “bloque les prix”, elle le fait souvent sur des produits d’appel dont les marges étaient déjà élevées.
Exemple : blocage des prix “anti-inflation” 2024 → impact réel inférieur à 2 % du panier moyen (DGCCRF).
9. L’avenir : plus de transparence ?
La loi Egalim 3 impose désormais une traçabilité des marges sur certains produits agricoles.
Mais les données restent partielles, et les enseignes contournent parfois les obligations via des sous-traitants.
Le gouvernement promet un étiquetage clair d’ici 2026 : prix payé au producteur, au transformateur, au distributeur.
Objectif : redonner du pouvoir d’achat… à ceux qui produisent.
10. Ce qu’on peut faire à notre échelle
- Privilégier les circuits courts, marchés ou drives fermiers.
- Lire les étiquettes : “Origine France” ne garantit pas un prix juste, mais un emploi local.
- Favoriser les coopératives ou marques équitables (C’est Qui Le Patron ?!).
- Parler du sujet, pour briser le silence entre ville et campagne.
Les supermarchés ne sont pas les seuls responsables, mais ils concentrent une part majeure de la valeur.
Les agriculteurs, eux, subissent un système où produire coûte plus cher que vendre.
Si l’on veut une alimentation durable, il faudra que chaque maillon reprenne sa juste part.
Et que les consommateurs, en connaissance de cause, choisissent en conséquence.